Prague au cœur
Pour commencer à écrire ici, il fallait bien revenir aux origines de ma vie pragoise...
(Jakub Schikaneder, V podvečer na Hradčanech, 1910–1915, NGP)
C’était il y a 23 ans, un 17 août. Je suis partie de Strasbourg un petit matin, la voiture de ma mère bourrée à craquer de mes affaires d’étudiante, de jeune adulte. Je suis partie pour Prague, mon horizon rêvé. 23 ans déjà. Cette année j’aurai passé la moitié de ma vie en France et en Tchéquie.
J’aurai pu attendre cet été pour retravailler ce qui fut un fil Bluesky pour le 22e anniversaire de ma vie pragoise, mais je me dis que finalement, le faire dès aujourd’hui est une bonne entrée en matière pour commencer à écrire sur cette plateforme.
17 août 2003 donc. Le vent avait changé, la canicule sans fin de cet été à la fois si joyeux, si beau et si déchirant pour moi, s’était soudain évanouie dans la nuit. J’avais ressenti ce changement d’air comme le signe que quelque chose de l’univers m’accompagnait dans cette nouvelle étape. Comme si l’air environnant déployait des ailes pour me pousser plus à l’est.
Je laissais derrière moi une vie française pour un essai de vie tchèque. Sans garantie de résultat. Sans savoir si je resterai plus d’un an. Sans savoir que j’allais y passer les 23 prochaines années.
Je laissais des amis chers, un nouvel amoureux qui ferait ses adieux quelques mois plus tard, une ville que j’aimais - mais c’était aussi l’occasion de donner une direction à ma vie. J’étais censée faire un DEA – quand ça existait encore ! – d’histoire, consacré à la dissidence tchécoslovaque entre 1968 et 1977, mais je n’avais jamais vraiment eu l’intention de faire de la recherche ou d’enseigner. C’était un peu un prétexte que d’aller à Prague pour être “au plus près des sources”.
Je connaissais bien Prague où j’allais depuis mes sept ans. J’ai évoqué ce tout premier voyage dans un long fil sur X et Bluesky il y a quelques années – et avec le recul, je pense que le ravissement de ce premier voyage en 1987 a déterminé le reste de ma vie.
J’avais vécu et perçu le changement politique depuis la France, les vacances avant et après 1989 étaient forcément différentes. En 2002, quand j’ai annoncé à mon père – c’est lui le Tchèque – que je voulais déménager à Prague, il m’a répondu : “Tu seras déçue”. J’avais répondu avec l’assurance de la vingtaine : “Mais je veux être déçue”. J’étais lasse de percevoir la vie là-bas à travers les œillères des vacances, je voulais connaître la vraie vie tchèque.
En arrivant en août, j’étais persuadée d’arriver dans une ville européenne moderne comme à l’ouest. Après tout, depuis 1989, toutes les marques internationales qu’on connaissait en France y étaient aussi, et la ville bruissait déjà du passage ininterrompu des touristes – même si aujourd’hui leur nombre a été démultiplié, pour le meilleur et pour le pire.
Je me trompais, en réalité je suis arrivée en plein dans les échos des folles années 1990 – probablement sans la déglingue totale de l’époque, mais avec encore cet esprit né de ce soulèvement populaire de Velours où tout était possible, combiné avec une sorte de gueule de bois post-révolutionnaire qui tardait à se transformer en quelque chose de neuf.
Un an après mon arrivée, la Tchéquie rejoignait l’Union européenne. Mais à l’époque, cet entre-deux hésitant entre un passé totalitaire récent et un futur nécessairement meilleur car libre marquait la vie de tous les jours. Est-ce que tout allait trop vite ? Est-ce rien n’allait assez vite ?
En tout cas, là où les gens rêvaient du Far West américain jadis, moi j’y ai vécu l’eldorado du Far East post-communiste. J’ai côtoyé les intellos anciens dissidents, totalement anars. Pour certains, qui se disaient monarchistes car évidemment, le comble de l’esprit alternatif était de défiler tous les ans lors de l’Epiphanie pour le retour de l’empereur au pouvoir.
J’ai croisé tous ces Américains venus eux aussi découvrir cette fameuse « Eastern Europe » qui leur avait été interdite si longtemps. Peu apprenaient le tchèque, mais tous y vivaient une vie mi-bohème mi-business. Les Français étaient alors peu nombreux, en général des expats classiques qui ne restaient que le temps d’une mission. Quelques Français égarés avaient pourtant choisi d’adopter le tchèque et de planter leurs racines : en général, ce sont eux qui sont devenus des amis toujours dans ma vie aujourd’hui.
J’ai tenté l’aventure de jobs que je n’aurais jamais eus en France parce que ce qui était important, c’étaient les compétences, l’enthousiasme et certainement pas les diplômes. Cette liberté dont je pressentais que la France ne me la donnerait jamais, Prague me l’a offerte grâce à la présence de personnes enthousiastes qui avaient à cœur de lancer des projets inédits, même s’ils étaient voués à une courte vie.
J’ai siroté des bières dans des pubs on ne peut plus normaux, ces fameuses “hospody”, lieux de sociabilité si tchèques, où l’on pouvait tourner la tête et voir soudainement un ministre en train de faire la même chose que vous, tout simplement.
J’ai fait des concerts pour trois couronnes six sous dans des espaces souterrains étouffants, enfumés, ou dans de belles salles réhabilitées où la nouvelle normalité était celle qui permettait aux musiciens interdits auparavant de donner tous d’eux-mêmes à nous, public avide d’underground et de musique déconstruite qu’on n’aurait jamais écoutée chez soi.
C’était l’époque où on pouvait assister à un concert du poète et musicien Filip Topol, figure de proue de la dissidence tchécoslovaque avant 1989. Et moi je me sentais privilégiée de voir à quelques mètres de moi ce gars, génie musical qui semblait peu adapté au quotidien et noyait sa mélancolie dans l’acool. Il avait fait ses armes pendant la censure, celle qui, même définitivement levée, lui faisait toujours frapper son piano si rageusement qu’il lui arrivait de laisser le clavier en sang... Et moi, je voyais et écoutais ça depuis la fosse de la salle de l’Akropolis.
J’ai vu des opéras aux décors et costumes somptueux pour des sommes alors ridicules et j’ai appris que oui, ici, on se met sur son trente-et-un quand on y va, et pas en jeans/baskets.
J’ai vécu la belle vie en ayant peu d’argent mais sans jamais manquer de rien tant le quotidien restait abordable. J’ai aimé ces soirées tardives à refaire le monde, mais pas comme je le faisais avec mes amis français, toujours prompts à s’inventer des révolutions impossibles. Ici, tout était toujours à construire et en même temps, tout se faisait parfois de manière un peu bancale : la démocratie, comme l’apprentissage à vivre dedans.
Pendant des années, j’ai dit “encore un an, et ensuite je rentre en France”. Mais jamais ça ne s’est fait. Car Prague m’a attrapée avec ses griffes et ne m’a plus jamais lâchée (merci Kafka, j’ai enfin compris).
(A Prague, business oblige, Kafka se décline à toutes les sauces. Ceci dit ce resto est super!)
Je n’ai jamais regretté mon choix. Si c’était à refaire, je referai la même chose. Et c’est probablement la meilleure décision que j’ai jamais prise.
Cette ville est dans ma chair, et je suis dans la sienne. J’aime la France dans laquelle j’ai grandi, mais je ne voudrais plus y vivre. Inconsciemment peut-être j’ai toujours su que je rêvais d’un ailleurs, et Prague était une évidence qui n’a cessé de se confirmer dans mon quotidien.
La vie a changé en 23 ans et même la Tchéquie qui, parfois, m’a semblé être un petit îlot à l’abri des remous extérieurs, n’échappe pas à la marche étrange que le monde a empruntée depuis quelques temps. Le pays aussi se divise, se scinde, je vis dans une bulle pragoise qui n’a sans doute rien à voir avec le reste du pays, mais je veux essayer aussi de le comprendre, à défaut de tout accepter. Les changements politiques en cours me touchent, nous touchent aussi directement, ce qui m’incite en partie à vouloir parler ici, plus librement, avec plus de recul mais aussi peut-être un peu d’émotion mélangée à la réflexion personnelle.
La ville a changé aussi depuis 23 ans. Car non, en réalité, elle n’était pas encore cette grande capitale internationale à l’époque : aujourd’hui elle l’est devenue – avec les travers que cela implique. Mais quelque chose de son âme profonde subsiste, parce que Prague a ce don à travers les siècles de toujours et encore se renouveler sans jamais changer dans ce qu’elle est profondément.
Je suis honorée d’être une de ses habitantes et j’essaye de le lui rendre comme je le peux. Et je me raccroche à elle, à la calme présence de ses pierres séculaires et à sa verdure omniprésente pour ne pas perdre espoir dans l’avenir.
(Une des mes balades me fait passer devant ce magnifique hêtre, arbre remarquable que j’ai photographié à toutes les saisons)
Prague, je t’aime et merci, j’essayerai ici de te rendre hommage à toi, ta population, au pays et à son histoire, sans pour autant abandonner mon esprit critique.





Thank you for Prague. Somehow it is a city where you feel it can be your city. I didn't feel a foriegner there. Beautiful and at once comfortable for the soul. Maybe because my favorite Russian poet Marina Tsvetaeva in her exile from the Soviet Russia felt happy there , at least , for short time.
Belle histoire.
J’ai visité Prague en juin 2018. Centre ville historique magnifique, j’ai été en revanche très surpris de voir autant de touristes.
L’architecture du centre m’a rappelé le centre ville de Lviv visitée quelques années plus tôt (stigmates de l’empire austro-hongrois).
Mais le plus important était de déguster la Pilsen Urquell ma bière préférée depuis mon adolescence angevine !!!